
Le Cambodge compte 14 millions d’habitants pour une taille équivalente au tiers de la France.
C’est un pays très pauvre -le revenu moyen par jour et par habitant n’atteint même pas 2 dollars-, dont la population vit encore pour les trois quarts de l’agriculture.
Autre caractéristique marquante: l’âge moyen est de 21 ans!!!
L’unique route goudronnée du pays relie Siam Riep, l’agglomération à côté d’Angkor, à la capitale. Il est très instructif de la suivre. De bonne qualité , elle ne compte qu’une voie dans chaque sens. Le pays pauvre qu’il n’y a même pas d’embouteillages. On croise bien quelques chariots tirés par des bœufs ou des poneys, mais les 4×4 de luxe sont bien plus nombreux -il est clair que certains tirent leur épingle du jeu dans la pauvreté ambiante.
Le Cambodge est un pays très plat baigné par le fleuve Mékong et le Tonlé Sap, un immense lac d’eau douce très poissonneux. Le Tonlé Sap se déverse dans le Mékong en saison sèche. En saison des pluies, le niveau du Mékong enfle tellement que c’est le fleuve qui se déverse dans le Tonlé Sap -vu d’avion, tout cela ressemble à une vaste flaque!
De fait, d’après notre guide, 15% de la population vit de la pêche. On peut voir de véritables villages flottants sur le Tonlé Sap, dont les habitants déplacent leurs maisons pour accompagner la crue et la décrue. Le matériel de pêche est des plus rudimentaires -quelques hommes et des filets dans une frêle pinasse mue par un moteur de tondeuse à gazon- mais la pisciculture est très répandue : les rivages du lac sont parsemés de boîtes de joncs flottantes, dans lesquelles les poissons sont élevés. Mais l’élevage ne se limite pas aux poissons: nous avons vu des crocodiles, qui finiront en sac à main, ou dans des restaurants chinois.
L’ omniprésence de l’eau se prête à la culture du riz, sur des parcelles qui s’étendent à perte de vue. La terre est ainsi parée d’un vert lumineux dont on ne se lasse pas. On ne croise guère d’engins agricoles -tout juste quelques vaches à la silhouette sèche et musculeuse, à l’œil nettement plus vif que nos bovins d’Occident. Les paysans en prennent grand soin, les baignant longuement à la fin de la journée.
Les maisons des paysans, en toit de chaume sont montées sur piquets -inondations fréquentes obligent ! Elles sont groupées en petits villages, chacune a sa clôture, si petit le terrain soit-il. Chaque hameau compte sa petite échoppe qui vend un peu tout, y compris un liquide huileux à la couleur jaunâsse dans des bouteilles de whisky ou de pepsi: de l’essence pour moto! On voit partout des affiches électorales, notamment pour le “People’s Party” au pouvoir, mais l’état brille plutôt par son absence -les enfants semblent pourtant aller à l’école.
Partout, des enfants espiègles se fendent la poire en nous faisant coucou. Les pistes -le terme de route ne vaut plus- sont exécrables. Le passage des taxis collectifs -comprendre “petits camions à plateau qui ne partent pas avant d’avoir atteint trois fois le poids autorisé”-, des rares camions venus livrer on ne sait trop quoi, ont transformé les ornières en véritables ravines. S’aventurer en tuk-tuk sur ces voies est très éprouvant: les écarts du chauffeurs pour éviter les nids d’autruches n’empêchent pas des bonds impressionnants à chaque nid de poule!
Le soleil tombe dru. Lorsque le soleil est au zénith, dans cette zone proche de l’équateur, c’est à peine si l’on voit son ombre. Malgré le chapeau -et quoique la chaleur ne soit pas pire qu’en France, on sent ses rayons s’abattre tels des massues directement sur nos pauvres crânes.
Ville à touriste à proximité d’Angkor, Siam Riep réussit à faire partiellement illusion. Il y a des pelouses, un petit quartier colonial aux bâtisses pas trop mal retapées qui dégage un certain charme, le tout est d’une relative propreté. Les gens parlent à peu près anglais. Mais cette vision de carte postale a tôt fait de voler en éclats.
Il suffit d’aller à la poste: la postière cambodgienne a des pratiques de brigand: vendant des timbres “jolis” coûtant deux fois l’affranchissement requis, avançant sans broncher un prix très supérieur à la valeur faciale, pour finalement prendre les dollars à un taux prohibitif -alors qu’ici, toutes les sommes supérieures à 1$ se paient avec le billet vert!
Les autres villes que nous avons vues, Kampong Thom et Phnom Pehn, ne se donneront même pas la peine d’entretenir l’illusion. Les constructions basses, souvent croûlantes, n’ont aucun charme. Les rues non-pavées dégagent une poussière aveuglante malgré un trafic modéré, composé pour l’essentiel de petites motos.
On retrouve la ville pauvre avec ses monceaux d’ordures à chaque coin de rue -et on se refuse à imaginer ce qu’il en advient lorsque la pluie fait monter de 30 centimètres le niveau d’eau dans les rues sans égouts! On a le cœur déchiré à la vue d’enfants nus et noir de crasse qui vivent dans cet environnement. Ce sont vraiment des moins que rien!
A Phnom Pehn, les rares jolies bâtisses remontent souvent à l’air coloniale. Elles sont éparses, parfois à l’abandon. Beaucoup d’entre elles ont été construites dans les années 1920, où l’enthousiasme pour le béton armé a produit des résultats hasardeux. La coupole du marché couvert, à la portée impressionnante, est certes très agréable à l’intérieur -mais évoque plutôt un bunker. Une exception notable toutefois: le musée national, modelé sur les formes de l’architecture khmère, non seulement frais à l’intérieur -Une telle caractéristique est un délice quand la lumière est telle que les arbres n’ont plus d’ombre, mais vraiment réussi.
Les marchés, si l’on met de côté le quartier dédié aux touristes, sont à déconseiller aux âmes et aux nez sensibles. Toute la faune lacustre y est proposée au chaland, fraîche ou séchée, dégageant des odeurs pestilentielles. Non loin se trouvent les étals des bouchers, découpant leurs volailles, ou proposant absolument tout ce qu’on peut trouver sur un porc -dans le cochon tout est bon! Mais ces marchés ne sont plus l’unique foyer des villes.
Des buildings de verre et de métal s’élèvent peu à peu au-dessus des immeubles en ferro-béton. Les maîtres d’œuvre sont souvent chinois ou vietnamiens -et guère appréciés des locaux. Phnom Penh possède désormais un shopping-mall qui ne déparerait pas à Singapour. L’activité économique frémit. Un quartier branché émerge peu à peu sur le quai du lac à Phnom Pehn. Des bâtiments flambants neufs s’élèvent dans des embryons de zone industrielle.
Les monuments historiques sont remis en valeur -en tout cas, le montant des droits d’entrée pour touristes explose, sans que la qualité soit forcément au rendez-vous.
- Les stigmates de la période des khmers rouges
En vingt ans de guerre, tout ce qui pouvait être pillé l’a été. Apparemment, certains joyaux de ce que furent les trésors royaux ont été restitués, mais ce qui frappe en visitant la pagode d’argent, plus que son sol recouvert de carreaux en argent massif, ce sont les murs désespérément nus.
Phnom Pehn, capitale d’une civilisation millénaire et raffinée, a probablement perdu à jamais ce qui faisait sa grandeur. Les khmers rouges ont saccagé, rasé, perverti. Trois exemples: la cathédrale (sublime d’après le routard) a été détruite pour faire place à un relais satellite soviétique, en plein coeur de la ville! La sinistre prison S-21, salle de torture pour les prisonniers politiques, était installée dans un ancien lycée. Les moines, qui dans la religion bouddhiste ont interdiction de travailler, ont été envoyés dans les camps de travail -scandale presque pire que tout le reste pour la population locale.
Ce mépris systématique pour le savoir et la culture est le pire traumatisme laissé au pays. Ses lettrés, médecins et autres intellectuels ont été pratiquement éradiqués. L’étrange impression provinciale qu’on éprouve à Phnom Pehn est sûrement liée à l’absence totale de cette population.
Mais le travail de mémoire n’est pas chose aisée: les principaux chefs du régime Khmer rouge sont morts dans leur lit, avant d’avoir été inquiétés par des procès sans cesse repoussés par leurs comparses encore au pouvoir. Le climat de terreur instauré sous leur règne est probablement inédit.
Pour beaucoup, le seul choix restant était d’être victime ou bourreau, parfois de sa propre famille. Les bourreaux eux-même n’étaient pas épargnés par les purges. Mais de nombreux sont rentrés chez eux, pour tenter de reprendre une vie “comme avant”. Dans la prison S-21, transformée en mémorial, des récits d’anciens bourreaux disent qu’ils ne regrettent rien: c’était cela ou mourir.
Les familles ont été consciencieusement déplacées, séparées, disloquées. Des mariages arbitraires organisés. L’individu était minutieusement défait de toute attache -famille, village, religion…- qui puisse surgir entre lui et “l’organisation”.
Le produit de tant d’horreur est une génération qui a été mutilée dans son humanité, quand ce n’est pas dans son corps. On lit des récits de comportements rapaces défiant l’entendement: parents qui prostituent leurs propres enfants, corruption au mépris de toute humanité. On croise partout des victimes des mines antipersonnel.
Pour autant, ce pays est également un témoignage vivant de la vitalité humaine. Le déminage est malheureusement loin d’être achevé, mais un travail phénoménal a déjà été accompli. Et la rencontre au quotidien d’enfants souriants et malicieux, qui s’expriment dans un anglais prometteur est de bon augure… pourvu que le gouvernement ne se content pas de cela. Notre guide nous a dit que l’enseignement primaire touchait presque tout le monde, mais qu’après le lycée, il n’existe quasiment rien…
